Skip to content

Wikipédia et les pommes

27 mai 2010
by

Le titre ne renvoie pas à l’« effet piranha » cher aux Wikipédiens, qui permet à une ébauche comme « la pomme est un fruit » de se transformer en article de 33 Ko, mais à une phrase d’Henry de Montherlant, prétendant produire ses œuvres sans souci de ses lecteurs, « comme un pommier donne des pommes ». Je ne compte pas vous infliger ici une dissertation sur ce grand classique des sujets de français au lycée, mais rebondir (boing !) sur un récent billet de Pierrot le Chroniqueur, « Wikipédia : fantasme du lecteur, réalité du miroir ». Si tout le monde sait ce qu’est un lecteur, pour en être un soi-même, personne n’a jamais vu Le Lecteur™, personnage fantasmé par le Wikipédien pour défendre son point de vue. Je ne connais aucune étude montrant ce que le public francophone attend de la lecture d’un article de Wikipédia et pour tout dire, peu m’en chaut.

Le Wikipédien a cet avantage inédit dans l’histoire des publications de bénéficier d’un public très large, indépendamment ou presque de la qualité de sa production. L’envergure du lectorat varie bien sûr en fonction du sujet, mais même les chevaliers-paysans de l’an mille au lac de Paladru peuvent se retrouver sous les feux de la rampe au hasard d’une mise en valeur sur Wikipédia – « Lumière sur » et autres « Le saviez-vous » – et des différents liens reliant les articles. Google et les autres moteurs de recherche peuvent également apporter à l’article le plus confidentiel des visites sur les mots clefs les plus improbables.

Inversement, j’ai l’impression que le lecteur de Wikipédia accepte volontiers de se laisser tirer par la manche. Vous vouliez simplement vérifier qui, du Soudan ou du Tchad, est en bas de l’Égypte sur la carte et, en vadrouillant de lien en lien, vous vous suprenez à lire l’article sur le brasage et les avantages qu’il présente par rapport au soudage.

C’est une chance formidable pour tous ceux qui souffrent du syndrome du « sujet injustement méconnu ». Quand votre thèse porte sur les cultivateurs de brassica dans la région de Pisæ au Ier siècle av. J.-C., vous avez tendance à penser que si l’on vous laissait seulement la chance d’en parler, tout le monde s’intéresserait à votre sujet. Wikipédia vous en donne l’occasion – dans le respect de certaines règles, certes, mais vous pourrez compléter « agriculture de la Rome antique », la section « culture » de l’article « chou commun » et, de fil en aiguille, raconter cette anecdote poilante où Jules César s’exclame en plein Sénat : « Tu sais où tu peux te la mettre, la brassica ? » – oui, celle-là même qui vous a fait choisir votre sujet de thèse.

Peut-être votre article restera-t-il confidentiel – vous pourrez néanmoins espérer que, quelque part, un ou deux lecteurs souriront devant leur écran en vous lisant. Peut-être au contraire serez-vous lu par beaucoup de visiteurs, venus chercher la recette du chou à la crème et qui repartiront après avoir lu un peu d’histoire romaine à leur insu. Umberto Eco expliquait je ne sais plus où qu’il existait deux types de communion. La première est de type « finale de Coupe du monde de football » : au même moment, partout dans le monde, des millions de personnes regardent le même match que vous. La seconde est celle du lecteur qui, au moment de lire un livre choisi, songe que seules quelques personnes, de par le monde, vont faire comme lui. Wikipédia peut vous faire espérer les deux.

About these ads
3 Commentaires leave one →
  1. 28 mai 2010 09:08

    « Tu sais où tu peux te la mettre, la brassica ? »

    C’est une blague belge (on a les références culturelles qu’on peut…)?

    Pour en revenir au sujet, je pense aussi à un lecteur futur, qui pourrait être intéressé non pas par un article en lui-même, mais par le processus même d’écriture d’une part, mais aussi le point de vue (oui, il y en a toujours un, ne serait-ce que dans le choix du sujet…) développé d’autre part, dans ce qu’il révèle de l’image qu’une frange de la société (les wikpédiens) se fait de son ensemble.

    Bref, au-delà d’une communion instantanée mais reliant des personnes distantes physiquement, cette composante de « témoignage » sur l’état de la société tel qu’il est perçu par quelques milliers d’individus entraîne aussi une communion temporelle, entre des lecteurs séparés dans le temps.

    Si l’acte d’écriture est présent, miser sur la pérennité du projet permet d’espérer une lecture différée, pourquoi pas d’ici quelques dizaines d’années. Ce qui assène un nouveau coup en passant au mythe du Lecteur, dont on aurait bien du mal à imaginer les goûts si lui-même ne sait peut-être même pas encore que Wikipédia existe… voire n’est même pas encore né.

  2. 30 mai 2010 13:32

    C’est très précisément une blague belge !

    Bien d’accord sur le reste.

  3. Eusebius permalink
    28 juin 2010 15:32

    Il y a quand même un grand fossé entre les articles touchant aux sciences humaines, sociales, physiques… qui peuvent espérer toucher le Lecteur en lui parlant d’un sujet qu’il connaît ou qu’il peut appréhender, et certains articles tellement spécialisés qu’ils peuvent difficilement espérer un coup de projo en page d’accueil. Pour savoir de quoi parle l’article "extension abélienne" (pas pour le comprendre, juste pour avoir une idée de son sujet), il faut déjà avoir assimilé une bonne demi-douzaine d’autres articles d’algèbre linéaire bien chevelus… Seule lueur d’espoir, on aura peut-être eu dans l’intervalle l’occasion de se demander si c’était bien pour une femme qu’était mort le James Dean des mathématiques.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.