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De la transcendance du cercle

4 juin 2010

Le sophiste Hippias d’Élis se vantait non seulement de tout savoir, mais aussi de pouvoir tout faire. Platon le montre, dans l’Hippias Mineur, se vantant de ne rien porter sur lui qui ne soit fait de ses mains – anneau, cachet, trousse de massage, chaussures, manteau, tunique et ceinture. Il est bien difficile de prétendre aujourd’hui en faire autant et pour tout dire, les modernes doutent de la polymathie réelle d’Hippias.

L’aspiration à la connaissance universelle demeure et s’est incarnée, à la période moderne, dans l’encyclopédie, ouvrage qui, selon le Trésor de la langue française, « fait le tour de toutes les connaissances humaines ou de tout un domaine de ces connaissances et les expose selon un ordre alphabétique ou thématique ». Si j’en crois l’historien Henri-Irénée Marrou dans son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, le mot grec ἐγκυκλιοπαιδεία n’apparaît sous l’Antiquité dans les Institutions oratoires du rhéteur Quintilien. Il s’agit sans doute d’une erreur d’un copiste pour l’expression hellénistique « ἐγκύκλιος παιδεία », que Marrou traduit par « culture générale ». Le mot « encyclopédie », lui, date de la Renaissance. Marrou écrit ainsi :

« [Il] a été recréé, ou du moins repensé, en fonction d’une étymologie le rattachant directement à κύκλος (le cycle complet des connaissances humaines), alors qu’en grec hellénistique l’adjectif ἐγκύκλιος avait une valeur dérivée beaucoup moins forte : « en circulation », d’où « courant », « vulgaire », ou bien « qui revient périodiquement », soit « quotidien », « de tous les jours ».

Il est tentant de se dire que Wikipédia est plus du côté de l’ἐγκύκλιος que du κύκλος !

Certains s’en sont émus : Wikipédia serait un dictionnaire plus qu’une véritable encyclopédie, en ce qu’elle n’organise pas la connaissance. Elle n’est pas un corpus cohérent d’articles se répondant l’un à l’autre, mais un réseau lâche d’articles reliés l’un à l’autre par des liens de signification inégale : l’article sur Léon Blum peut renvoyer à « socialisme » tout autant qu’à « myopie ». Elle ne répond pas à un plan prédéterminé, s’assurant de balayer l’ensemble des connaissances, mais s’échafaude dans toutes les directions à la fois, suivant l’inspiration de ses contributeurs. Il lui arrive souvent de poser les ornements avant les fondations, proposant des articles très précis alors même que l’article général manque.

Ces descriptions sont tout à fait correctes, mais je ne vois pas en quoi elles disqualifieraient d’office Wikipédia vis-à-vis d’encyclopédies traditionnelles comme l’Encyclopædia Universalis ou la Britannica. D’abord, remarquons la pratique du supplément annuel : si l’on peut supposer qu’il est lui-même cohérent, il faut m’expliquer comment il est censé s’articuler avec le Grand Dessein des volumes principaux. Par ailleurs, la collection encyclopédique « Que sais-je ? » ne procède pas autrement. Nul à ma connaissance ne conteste sa légitimité, alors même qu’elle se décrit à la fois comme une encyclopédie, une base de données et que son slogan actuel est « Le savoir vite ». La collection possède certes un éditeur, mais on ne me fera pas croire qu’elle répond depuis 1941 à un ordre parfaitement méthodique.

Surtout, je doute très fortement que le lecteur d’encyclopédie moyen se cogne les 30 volumes de l’Universalis in extenso, quel que soit l’intérêt de ses articles. La pratique habituelle me semble plutôt consister à lire un article ou un petit ensemble d’articles, éventuellement à sauter d’article en article suivant ce qui a frappé l’intérêt en cours de lecture. Là encore, je doute que le lecteur respecte religieusement les renvois figurant dans l’article et qu’il n’en fasse pas à sa guise. On en revient à cette grande vérité : l’utilisation n’est pas conforme à l’intention. Les programmes d’histoire-géographie au collège sont certainement conçus pour couvrir l’ensemble de la préhistoire et de l’histoire, mais je n’ai jamais vu en classe les dernières pages du manuel.

Je crois sincèrement que le κύκλος des connaissances humaines est le fantasme d’époques où l’on croyait la connaissance finie, donc ordonnable rigoureusement. Il reste une aspiration pour les encyclopédies traditionnelles parce qu’elles disposent d’un espace fini – le livre, le CD-ROM. Il faut donc allouer la place disponible selon (entre autres) l’importance relative de chaque sujet et organiser le tout pour éviter des trous. Comme les « Que sais-je ? », Wikipédia n’a aucun problème de place : on peut ajouter des articles autant qu’on veut. Comme les « Que sais-je ? », Wikipédia s’appréhende dans le temps : il manque un sujet ? Il viendra plus tard !

Comme le montrent mes dernières phrases, le κύκλος reste un idéal pour bon nombre de gens, y compris des contributeurs : on sent qu’il manque à Wikipédia des articles sur tel ou tel sujet ; on est gêné qu’un sujet considéré comme mineur soit mieux et plus abondamment traité qu’un sujet majeur. Comme le dirait Heidegger, on n’a jamais plus conscience de sa chaussette que lorsqu’elle est trouée. La différence peut-être avec les grandes encyclopédistes d’autre fois vient sans doute du fait que le Wikipédien a conscience du travail de Sisyphe qui l’attend. Comme dirait l’autre, « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

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9 commentaires leave one →
  1. 5 juin 2010 10:53

    « on n’a jamais plus conscience de sa chaussette que lorsqu’elle est trouée »

    hé hé hé 🙂

  2. Edhral permalink
    5 juin 2010 14:18

    Tu as réussi à écrire en grec ancien sur ton blog WordPress, finalement ? 🙂

    Ma question était sur la citation finale… c’est de qui ? j’aime bien.

  3. Julien permalink
    5 juin 2010 17:33

    Ah tiens c’est bizarre, lors d’une conf hier soir a Meudon, j’ai aussi discute de la finitude de la connaissance. Deja definir ce qu’est l’ensemble des connaissances c’est pas facile (est-ce qu’on compte ce qui n’est pas accessible a l’Homme, genre la vie sociale dans un vague trou noir a qq galaxies d’ici). Ensuite en tant que matheux, je considere la connaissance finie (bon c’est bateau mais en vrai tout est fini, dtc elohim). Pas bornee par une bonne vieille constante (quoique ca pourrait etre l’objet d’une reflexion rigolote), mais en gros la connaissance croa (selon quelle loi, j’en sais trop rien) mais reste finie. A la conf, mon gars me dit : « mais vous n’avez pas une place infinie, faut les payer vos servers » (il a pas tort le bougre), sans coup ferir, je lui reponds : « osef, y’a de la marge entre ce que peuvent pondre 1000 contributeurs et la place sur les servers ». Bon cela dit, il faudra faire gaffe, parce que si la video se repand, ca va prendre plus de place que du texte.

    Putain c’est decousu comme commentaire.

    • 5 juin 2010 20:17

      Je pense que je vois ce que tu veux dire, mais je ne crois pas qu’on ait atteint la limite, ni que le discours qu’on puisse tenir dessus soit stable. Il doit y avoir des champs de la connaissance qui ne suscitent plus de recherche — je n’ai pas l’impression que la géométrie du triangle bouge beaucoup, par exemple. Peut-on dire pour autant qu’ils sont morts ? IIRC, au XIXe siècle, on croyait encore qu’il était possible d’écrire un livre définitif sur un sujet. Je ne pense pas qu’on soit aussi catégorique maintenant.

  4. Erdrokan permalink
    5 juin 2010 18:20

    Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus

  5. 6 juin 2010 13:19

    Quel sens de la chute !

  6. 7 juin 2010 11:19

    Excellent billet.

  7. 8 juin 2010 19:21

    Poil au nez.

  8. 8 juin 2010 23:49

    @Julien: Il me semble que la ressource limitative, s’agissant de texte, n’est pas la place serveurs (bon, pour la vidéo, c’est différent, comme tu le soulignes) mais plutôt la main d’œuvre pour rédiger, relire, surveiller etc.

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